Maîtriser toute la chaîne de production dans la cosmétique : le pari de Kalia Nature cosmétique

Maîtriser toute la chaîne de production dans la cosmétique : le pari de Kalia Nature

De la fabrication artisanale dans un sous-sol de 8 mètres carrés à un laboratoire de 700 mètres carrés distribuant ses produits dans plus de 350 points de vente en France et à l’international, l’histoire de Kalia Nature incarne la détermination d’une femme entrepreneure face aux défis de l’industrie cosmétique. Sandrine Sophie, fondatrice de cette marque dédiée aux cheveux texturés, nous ouvre les portes de son parcours extraordinaire où se mêlent héritage familial, combat contre la maladie, obstacles financiers et vision entrepreneuriale. Retour sur dix années de persévérance qui ont transformé une frustration personnelle en succès entrepreneurial, tout en contribuant à révolutionner un marché longtemps ignoré par l’industrie cosmétique traditionnelle.

Quand une Mère Crée par Nécessité : Les Origines de Kalia Nature

L’histoire de Kalia Nature commence en 2015, mais ses racines plongent bien plus profondément dans l’histoire familiale de Sandrine Sophie. Tout démarre avec la naissance de sa fille Nila, grande prématurée de 1,3 kg et 26 cm, née après une grossesse compliquée marquée par un retard de croissance et une hospitalisation prolongée. Face aux problèmes de santé de son enfant, Sandrine développe une conscience aiguë de l’importance des produits naturels et de leur impact sur la santé.

« Quand c’est ta première grossesse, tu veux faire attention à la santé de ton enfant, surtout quand elle a des problématiques de santé », confie-t-elle. À l’époque, impossible de trouver des produits naturels ou bio destinés aux cheveux texturés ou à la peau mélanique. C’est là que l’héritage familial entre en jeu. Sa grand-mère, figure emblématique du marché couvert de Fort-de-France en Martinique, était reconnue pour ses formulations à base de plantes et de fleurs de la Caraïbe. Sandrine se tourne naturellement vers elle pour créer des produits adaptés aux besoins de sa fille.

Cette démarche initiale, purement personnelle, s’inscrit dans ce qu’on appelle aujourd’hui le DIY. Sandrine s’inspire des recettes ancestrales de sa grand-mère pour formuler ses premiers soins. Quelques années plus tard, elle-même défrisait encore ses cheveux, une pratique qu’elle trouve de plus en plus incohérente alors qu’elle traite naturellement ceux de sa fille. Avec l’arrivée du mouvement Nappy en France, elle décide d’arrêter le défrisage et d’accompagner sa transition capillaire avec ses propres formulations.

Tout reste alors dans le giron familial : sa fille, sa mère, sa belle-mère, ses cousines. C’est un mouvement collectif, une exploration partagée de la beauté naturelle. Jusqu’à ce voyage à New York en 2014 qui change tout. « Mon mari me dit : ça fait la cinquième personne qui te demande ce que tu as mis dans tes cheveux. Peut-être que tu devrais sortir une marque », se souvient Sandrine. Sa réponse initiale est catégorique : elle ne veut pas créer une énième marque pour cheveux afro. Mais son mari connaît bien sa femme. Quand il lui lance ce défi, il sait qu’elle adorera le relever.

Du Sous-Sol au Laboratoire : Un Parcours Semé d’Obstacles

Le lancement de Kalia Nature en 2015 se heurte immédiatement à un premier obstacle majeur : trouver un laboratoire capable de produire en petites quantités avec des ingrédients issus de la pharmacopée caribéenne. Les laboratoires contactés refusent, invoquant des catalogues qui ne contiennent pas ces « huiles exotiques » ou exigeant des volumes minimums de commande bien trop importants pour une marque naissante. À l’époque, Sandrine travaille encore chez L’Oréal où elle a passé 17 années de sa carrière. Elle ne veut pas quitter son emploi sans avoir testé la viabilité de son projet.

Face à ces refus, son mari lui suggère une solution radicale : fabriquer elle-même ses produits. Sandrine se forme alors à la formulation de cosmétiques bio et artisanaux, ainsi qu’à la réglementation des cosmétiques chez Aroma-Zone. Le premier laboratoire de Kalia Nature voit le jour dans le sous-sol de leur maison, sur à peine 8 mètres carrés. Dix ans plus tard, en 2025, l’entreprise dispose de locaux de 700 mètres carrés avec plus de 150 mètres carrés dédiés au laboratoire, incluant une partie R&D et toute la logistique. Un détail crucial : aucune sous-traitance. Tout est fabriqué, conditionné et expédié depuis Kalia Nature.

Cette intégration verticale complète est le résultat d’un choix stratégique autant que d’une nécessité. « Quand j’arrive vers ces personnes avec des formules et des habitudes qui ne sont pas les leurs, c’est compliqué », explique Sandrine en évoquant ses tentatives de sous-traitance. L’un des produits emblématiques, le masque co-wash spiruline, s’est révélé impossible à reproduire de manière industrielle par des laboratoires externes. Les premières productions ne correspondaient pas au cahier des charges, avec des problèmes de contamination liés à la nature vivante de la spiruline.

Face à ces échecs répétés, Sandrine et son mari Christian prennent une décision audacieuse : fabriquer leurs propres machines. Ils trouvent un partenaire à Milan, en Italie, qui leur fabrique une cuve de production sur-mesure correspondant exactement à leur cahier des charges. L’objectif est clair : que le produit artisanal et le produit industriel ne fassent qu’un, que les clients ne voient aucune différence. La machine est reçue en juillet 2023, mais il faut attendre janvier 2024 pour commencer la production, le temps du transfert industriel. Pendant près de dix ans, tout a été fabriqué à la main.

Le Parcours du Combattant du Financement : Quand les Banques Ferment leurs Portes

Si l’aspect technique représente un défi de taille, c’est bien le financement qui illustre le mieux les obstacles systémiques auxquels font face les entrepreneurs issus de la diversité. Lorsque Sandrine et Christian décident d’investir dans leur premier vrai laboratoire, ils sollicitent quinze banques. Quinze refus. Leur propre banque refuse de les accompagner. Quatorze autres suivent le même chemin. Une seule accepte, et encore, grâce à une cliente de Kalia Nature qui travaille dans l’établissement et monte le dossier avec son directeur d’agence.

Le dossier arrive chez le fiscaliste. Sa réponse reste gravée dans la mémoire de Sandrine : « Les travaux de cette personne sont plus chers qu’un kebab. » Cette phrase résume à elle seule le mépris et les préjugés auxquels font face les entrepreneurs afro-descendants en France. « Femme issue de la diversité qui propose des produits pour des personnes issues de la diversité, c’est très réducteur. On ne peut faire que des choses ghettoïsées alors que l’USP, c’est un laboratoire, c’est quelque chose de normé », déplore Sandrine.

Le premier laboratoire est finalement financé en grande partie sur fonds propres. Une banque finit par accompagner à hauteur de la moitié des travaux, mais plus de la moitié reste à la charge personnelle du couple. Et encore, le banquier qui accepte finalement est une personne issue de la même communauté. Ce n’est que lors du deuxième laboratoire, quand l’entreprise a déjà prouvé sa rentabilité et sa capacité à générer du chiffre d’affaires, que les banques se montrent enfin coopératives. Deux établissements financent les nouveaux travaux. Plus tard, pour l’acquisition d’un demi-million d’euros de machines de production, BPI France entre également dans la danse.

« Si on ne fait pas la preuve de notre business et de sa rentabilité, les banques ne suivent pas », résume Sandrine. Cette réalité est celle de nombreux porteurs de projets en cosmétique, particulièrement ceux issus de la diversité. Les banques ne financent que des actifs tangibles sur lesquels elles peuvent récupérer leur investissement en cas de défaillance : des travaux, du matériel. Mais elles ne financent ni le stock, ni le personnel, ni le fonds de roulement, pourtant cruciaux pour la survie d’une jeune entreprise.

L’Épreuve de la Maladie : Quand le Cancer Frappe l’Entrepreneure

En 2022, alors que l’entreprise est en pleine croissance et que Sandrine gère l’installation dans les nouveaux locaux, elle découvre qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Ce n’est pas lié à son hygiène de vie, elle qui ne fume pas, ne boit pas et fait du sport régulièrement. C’est un gène familial, le BRCA1, encore peu connu du grand public mais médiatisé par Angelina Jolie lorsqu’elle s’est fait retirer la poitrine préventivement. La tante de Sandrine avait eu deux cancers du sein et un cancer des ovaires. Le test génétique, réalisé pendant le COVID, révèle que Sandrine porte également ce gène.

« Je sais que c’est le stress de l’entrepreneuriat qui a développé ce cancer chez moi », confie-t-elle. Normalement, ce cancer se développe très tôt chez la femme, aux alentours de 26-31 ans. Sandrine l’a eu à 47 ans. Le stress entrepreneurial a agi comme facteur déclenchant. Pour elle, ce cancer représente une triple atteinte à la féminité : l’ablation des deux seins, la perte des cheveux due à la chimiothérapie, et l’ablation des ovaires pour éviter que la maladie ne s’installe sur d’autres organes.

Cette épreuve survient au pire moment possible, quand l’entreprise atteint ce fameux « plafond de verre » dont parlent tous les entrepreneurs. Kalia Nature scale rapidement, fait beaucoup de chiffre d’affaires, mais la trésorerie n’est pas suffisamment solide pour tenir. Les grosses commandes arrivent avec des délais de paiement de 30 à 45 jours. Entre l’achat des matières premières, la fabrication, la vente et le paiement effectif, il peut se passer deux à trois mois. Sans solidité financière, c’est la catastrophe assurée.

Et puis il y a les difficultés RH qui s’ajoutent. « La partie RH est très compliquée quand on est entrepreneur et peut parfois mener à la perte d’une entreprise », reconnaît Sandrine. De mauvais choix de recrutement ont ralenti considérablement la croissance de Kalia Nature. Elle qui faisait toujours attention à ses coûts, privilégiant la formation des personnes embauchées pour les accompagner dans leur montée en compétences, découvre que tout le monde n’a pas ce mindset. Certains font juste leur job sans s’investir réellement, et quand ça ne va pas, mettent en arrêt maladie, laissant la fondatrice se démener seule.

Pendant son traitement contre le cancer, Sandrine se retrouve à faire sa chimiothérapie le matin et à venir produire au laboratoire pour que ses clients ne se rendent pas compte des difficultés de l’entreprise. Le jour où elle reçoit le prix de l’excellence de la Chambre des Métiers de l’Artisanat est aussi le jour où elle termine son traitement anti-cancéreux. Elle n’a que dix ans de carrière dans l’artisanat et se retrouve entourée de personnes qui ont 40 ans de carrière et reçoivent ce même prix.

Un autre aspect souvent méconnu de la maladie pour les entrepreneurs : les indemnités journalières. Quand on est salarié et qu’on a un cancer, on reçoit des indemnités qui compensent presque totalement la perte de salaire. Quand on est entrepreneur, on ne touche rien. Sandrine a perçu entre 935 et 945 euros par mois pendant son traitement, alors qu’elle ne se versait déjà presque pas de salaire. « Ça a failli me mettre en difficulté financière, et on prend tous les risques », souligne-t-elle. Quand elle contracte un prêt d’un million d’euros pour une machine, c’est Sandrine Sophie personnellement qui se porte garante. Si l’entreprise fait faillite, la banque peut saisir sa maison et ses biens personnels.

Le Marché des Cheveux Texturés : Entre Opportunités et Manque de Reconnaissance

Pour comprendre le combat de Sandrine Sophie, il faut saisir la réalité du marché des cheveux texturés en France. Pendant des décennies, ce segment a été complètement ignoré par l’industrie cosmétique traditionnelle. « J’étais dans un comité de direction chez L’Oréal, je leur disais tout le temps que les produits ne sont pas adaptés à mes cheveux. On me répondait qu’il fallait uniformiser la beauté », raconte Sandrine. Cette vision d’une beauté uniforme nie les spécificités biologiques fondamentales de chaque type de cheveu.

Un cheveu asiatique n’est pas le même qu’un cheveu caucasien, et un cheveu texturé n’est pas le même qu’un cheveu lisse. Chaque personne a ses spécificités, chaque cheveu a ses besoins. Pendant longtemps, les grands groupes ont voulu créer des marques pour « cheveux secs » en y mettant simplement de l’huile de coco. Mais attention, précise Sandrine, si c’est de l’huile de copra (extraite par pression à chaud et raffinée), ça ne conviendra pas car c’est trop lourd et inadapté aux cheveux peu poreux. En revanche, une huile de coco vierge, brute, non transformée, mise dans les bonnes proportions et les bonnes conditions, peut convenir aussi bien aux cheveux poreux qu’aux cheveux peu poreux.

C’est toute cette réflexion sur la porosité, sur le type de cheveux texturés et sur les besoins spécifiques que Sandrine intègre dans ses formulations depuis le départ. Le terme « cheveux texturés » englobe d’ailleurs un spectre bien plus large que ce qu’on imagine : cheveux ondulés, bouclés, frisés, crépus. Il y a des types de porosité différents, et chaque cheveu a ses propres besoins. Plus il y a de gammes adaptées, plus chacun trouve son bonheur.

« Là où ça m’exaspère, ce sont les grands groupes qui nous ont ignorés pendant des années et qui arrivent maintenant avec un discours du type ‘on a des produits pour vous' », s’insurge Sandrine. Ces marques détenues par des personnes qui n’ont pas de cheveux texturés n’ont pas forcément la légitimité pour représenter cette communauté. « Qui mieux que nous, qui avons souffert pendant des années de manque de représentativité et de manque de produits pour nos cheveux, peut comprendre exactement ce dont on a besoin ? »

Quand une marque arrive avec du beurre de karité ou de l’huile de coco parce que c’est « sexy » et « exotique », ce n’est pas forcément ce qu’il faut. Derrière, il faut des produits qui contiennent des matières premières ayant un réel intérêt pour le cheveu. C’est là que la recherche de Sandrine sur la pharmacopée caribéenne prend tout son sens, ainsi que l’utilisation de produits humectants pour sceller l’hydratation. « Il y a très peu de marques qui parlent du fait qu’il faut sceller l’hydratation », observe-t-elle.

Dans les protocoles de Kalia Nature, il y a quatre étapes : préparer le cheveu, la partie lavante avec shampoings et après-shampoings adaptés, l’hydratation, et enfin sceller l’hydratation. Cette dernière notion est oubliée par la plupart des marques parce que beaucoup de gens considèrent que le beurre et l’huile hydratent, alors que c’est faux. Il faut des produits hydratants, et ensuite des produits humectants qui vont permettre de maintenir l’hydratation dans la fibre capillaire. Tant que les marques n’auront pas compris cette notion fondamentale, elles continueront à proposer des produits inadaptés.

L’Éducation : Le Combat Oublié mais Essentiel

Au-delà de la création de produits adaptés, Sandrine Sophie mène un autre combat, moins visible mais tout aussi crucial : l’éducation. Elle a d’ailleurs obtenu cette année sa certification de trichologue pour continuer à formuler en prenant en compte les problématiques liées au cuir chevelu. « Soixante à 70% de notre population souffrent de problèmes de cuir chevelu parce qu’on n’est pas dans un contexte climatique qui correspond à nos besoins d’hydratation », explique-t-elle. Si on ne protège pas le cuir chevelu, le cheveu ne sera pas beau, aussi bons que soient les produits utilisés.

Sandrine, qui souffre elle-même de psoriasis depuis toujours, accompagne aujourd’hui des personnes qui ont eu un cancer et qui ont du mal à retrouver leurs cheveux après la maladie. Avec les bons produits et les bons gestes, il est possible de retrouver les cheveux qu’on avait avant. C’est un volet communautaire et éducatif que Sandrine considère comme indissociable de son activité commerciale.

L’éducation doit aussi toucher les professionnels de la coiffure. Dans l’apprentissage du CAP coiffure, le cheveu texturé est à peine effleuré dans le programme de formation. Sandrine fait partie de la Chambre des Métiers de l’Artisanat et se bat pour que cette lacune soit comblée. Elle travaille avec Yoka Académie qui forme les coiffeurs, leur fournissant produits et éléments de formation sur les cheveux texturés. Mais cela ne devrait pas être une démarche spontanée de quelques professionnels motivés. Cela devrait être intégré au programme de formation de base.

En Angleterre, la question ne se pose même pas. On peut aller chez n’importe quel coiffeur et il s’occupera de votre cheveu texturé. Certes, il y a moins de salons de coiffure qu’en France, mais ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas se fermer à une clientèle qui représente 60% des personnes dans le monde ayant des cheveux texturés. « Quand j’entends que les salons de coiffure sont en difficulté en France, je me dis qu’ils n’ont pas compris qu’ils se sont fermés à une clientèle », constate Sandrine.

À l’inverse, les salons spécialisés dans les cheveux texturés se retrouvent rapidement saturés. Leurs agendas se remplissent dès l’ouverture des réservations, et ils sont obligés d’ouvrir de multiples salons en France et dans les pays francophones comme la Belgique ou le Luxembourg pour répondre à la demande. La démographie parle d’elle-même : 35 à 40% de la population de la région parisienne sera métissée dans les années à venir. Les salons de coiffure ont intérêt à se former très rapidement. À Paris, c’est encore gérable, mais dans d’autres régions de France, les gens font parfois des kilomètres pour se faire couper les cheveux ou faire un soin.

Sandrine a d’ailleurs formé pendant trois à quatre mois son agence RP sur le cheveu texturé parce qu’elles ne connaissaient pas cet univers. Pour elle, il était essentiel qu’avant de la représenter, elles comprennent les notions d’hydratation, de déshydratation, de porosité. Elle a recommencé vingt, trente fois les formations pour qu’elles puissent mieux représenter la marque. « Mon rêve, c’est de rentrer dans n’importe quel salon de coiffure et qu’on ne me dise pas ‘je ne peux pas m’occuper de vos cheveux' », confie-t-elle.

La Question du Prix : Investissement ou Dépense ?

Pendant longtemps, Sandrine a entendu le même reproche : « C’est cher. » Sa réponse est toujours la même : « C’est cher par rapport à quoi ? » Si on compare avec des produits chimiques de grande distribution, oui, c’est plus cher. Mais quelle est la valeur ajoutée pour votre santé ? Quel est l’intérêt d’utiliser des produits qui ne correspondent pas à vos cheveux, qui ne permettent pas de les voir pousser, de les voir plus sains ?

Dix ans après le lancement de Kalia Nature, ce retour a complètement disparu. La clientèle qui utilise les produits se rend compte que c’est comme un investissement. On met un certain budget au départ, mais le produit dure longtemps parce qu’il est plus riche, moins noyé dans de l’eau ou des actifs inefficaces. Les produits naturels de qualité contiennent des matières premières brutes, des actifs en pourcentage suffisant pour garantir l’efficacité.

« J’ai fait le pari de la fidélité », explique Sandrine. Un client satisfait, surtout dans la communauté des cheveux texturés, est un client qui reste. Il faut savoir que selon les études, 70% des femmes aux cheveux texturés ne trouvaient pas de produits efficaces il y a sept-huit ans. Elles trouvaient des produits, mais pas de produits efficaces. Et elles dépensent cinq à huit fois plus que les autres dans leurs produits cosmétiques. Elles veulent mettre l’argent dans leurs produits, mais elles veulent aussi l’efficacité.

Il y a aussi un biais à éviter : certaines marques américaines se disent naturelles mais utilisent des conservateurs controversés comme le Phénoxyéthanol, retiré de certaines lingettes pour bébé parce qu’il est cancérogène. Sandrine ne comprend pas que la réglementation cosmétique tarde à interdire ce conservateur en France et en Europe. « Certaines marques s’en flanchent dedans parce que c’est très peu cher. Nous, on n’a pas de Phénoxyéthanol dans nos produits parce que je suis passée par des problèmes de santé et je ne veux pas de cet ingrédient controversé dans mes cosmétiques. »

La qualité a un coût. Les prix ne sont pas fixés au hasard. La pharmacopée afro-caribéenne ne vient pas de France hexagonale, il faut sourcer ces matières premières à l’étranger. Et puis il y a toutes les charges : en France, les entreprises sont très, très chargées. Sandrine ne s’est pas rémunérée jusqu’en 2023, vivant sur le pécule de son départ de L’Oréal après 17 années. Les entrepreneurs prennent tous les risques. Quand l’entreprise va mal, c’est eux qui paient de leur personne. Quand Sandrine fait un prêt, elle se porte personnellement garante. Si ça tourne mal, on peut venir saisir sa maison.

« Quand vous prenez un produit, vous contribuez à maintenir l’entreprise à flot, à la maintenir pérenne, à créer de la valeur », rappelle-t-elle. Kalia Nature fait partie de cette chaîne de valeur en France. L’entreprise compte 19 salariés et crée des emplois. Sandrine a formé des personnes qui ont évolué au sein de l’entreprise, comme sa responsable logistique qui a commencé en stage et a gravi les échelons. Elle privilégie les recrutements au sein de sa communauté car elle trouve important de créer cette chaîne de valeur et de le faire aussi au sein de sa communauté.

Un Marché à Peine Exploité : L’Avenir des Cheveux Texturés

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le marché des cheveux texturés est encore tout petit. « Sincèrement, on est à son balbutiement », affirme Sandrine. Quand Kalia Nature a démarré, c’était l’époque du mouvement Nappy, mais cela ne concernait que les personnes aux cheveux frisés et crépus. Aujourd’hui, on sait que le cheveu texturé englobe les cheveux ondulés, bouclés, frisés et crépus. Il y a plein de femmes au cheveu ondulé ou bouclé qui ne savent pas qu’elles ont un cheveu texturé, parce qu’on leur a laissé croire pendant des années qu’elles n’avaient pas su comment en prendre soin ou quels produits utiliser.

Il y a aussi le métissage croissant, avec des femmes dont les enfants ont un cheveu complètement différent du leur et qui ne savent pas s’en occuper. Il y a la génération comme celle de la maman de Sandrine, qui a défrisé ses cheveux pendant des années et a perdu l’habitude de traiter un cheveu naturel. Le besoin d’éducation et de produits adaptés est énorme.

Pour Sandrine, il y a de la place pour toutes ces petites marques émergentes, à partir du moment où elles se structurent dès le départ et comprennent l’importance de l’investissement dans les compétences. Elle cite l’exemple de Wafaa, sa business manager, recrutée juste avant l’annonce de son cancer. En quatre mois, Wafaa a fait ce que Sandrine n’avait pas pu faire en huit mois en termes de chiffre d’affaires, parce que c’est une personne compétente. « Il ne faut pas avoir peur de prendre des personnes compétentes quand on se structure », insiste-t-elle.

Un autre conseil essentiel : ne pas dépenser tout l’argent qui rentre. « Ma stratégie, c’est comme mon budget personnel : j’ai plusieurs comptes bancaires et je place des échéances, je mets de côté. » Les coûts durs arrivent très vite. Il y a des mois où on fait beaucoup de chiffre d’affaires et d’autres où c’est plus difficile. Si la trésorerie n’est pas là, c’est là que les difficultés surviennent.

Concernant la concurrence, Sandrine ne la perçoit pas comme une menace entre marques indépendantes. Elle connaît la plupart des fondateurs et fondatrices des autres marques pour cheveux texturés. Ils se respectent, se parlent. « Le sujet de la concurrence, ce n’est pas nous, c’est nous contre les géants. » Ces derniers ont toute la puissance financière pour faire de la publicité et disposent déjà de leurs réseaux de distribution. Ils vont implanter leurs produits en biaisant les distributeurs et les coiffeurs avec des produits qui ne sont pas vraiment adaptés, créant ainsi de la frustration au sein de la communauté.

Les Projets d’Avenir : Croissance et Structuration

L’année 2025 marque un tournant majeur pour Kalia Nature avec la distribution dans les Boutiques du Coiffeur. Un projet qui a démarré à l’été 2024 après quatre à cinq ans de tentatives. « On nous a dit : on va faire un test avec cinq boutiques où on sait qu’il y a la clientèle », raconte Sandrine. Fin juillet-début août, retour positif : « Ça marche très bien, on va faire un autre test avec 30 boutiques. » Très rapidement, la décision tombe : référencement dans 138 magasins sur les 210-220 que compte l’enseigne.

Sandrine forme personnellement le personnel des Boutiques du Coiffeur, parfois en visio, sur les produits et les spécificités des cheveux texturés. Dans le top 5 des magasins où Kalia Nature est le plus vendu figurent la Belgique et le Luxembourg. La marque est également vendue en Suisse, en Italie et en Espagne. « Des fois, je me lève le matin et je me dis : j’ai commencé dans mon sous-sol à faire des produits, et maintenant on atteint les 350 points de vente », confie-t-elle avec émotion.

Certains lui disent qu’elle n’est pas très légitime chez les coiffeurs parce qu’elle n’a pas de produits techniques. Sa réponse est claire : « Ce sont des coiffeurs qui viennent vers moi, pas moi qui les sollicite. C’est qu’ils ont un manque de produits spécifiques pour les cheveux texturés en format professionnel. » Elle les forme sur les produits, la porosité et toutes les notions essentielles. C’est exactement ce dont ils ont besoin.

Le marché a besoin de marques, de produits. Kalia Nature va sortir quatre nouveaux produits en 2026, déjà dans le pipeline de développement. L’entreprise va continuer à se développer à l’international grâce au soutien du fonds d’investissement Mélanie Groupe qui a récemment pris une participation minoritaire. Ce fonds a créé le premier groupement de marques indépendantes de la coiffure, où chaque entité garde son ADN. Ils viennent d’acquérir le groupe Patrice Mulatto, leader sur les shampoings pigmentants, et intègrent Kalia Nature pour la partie cheveux texturés, ainsi que d’autres marques existant depuis 15-18 ans.

Cette mutualisation va permettre à Kalia Nature de bénéficier de tous les points forts des autres marques du groupe sur les parties commerciale, marketing et distribution. « Ça va nous permettre de gagner 5-6 ans si on avait dû le faire nous-mêmes », se réjouit Sandrine. Cette force commune est essentielle pour gagner du temps sur un marché en pleine expansion.

Le développement international s’accélère également. Au-delà de la présence en Belgique, Luxembourg, Suisse, Italie et Espagne, Kalia Nature vise les marchés francophones qui représentent un potentiel énorme. L’Afrique francophone, notamment, où la demande de produits de qualité pour cheveux texturés explose, constitue une opportunité majeure pour les prochaines années.

Un Combat pour la Visibilité et la Reconnaissance

Au-delà de la réussite commerciale, Sandrine Sophie mène un combat plus large pour la visibilité et la reconnaissance. En 2025, elle a reçu le prix de l’excellence de la Chambre des Métiers de l’Artisanat, récompense d’autant plus émouvante qu’elle ne compte que dix ans de carrière dans l’artisanat et qu’elle était entourée de personnes ayant 40 ans de métier. Ce prix symbolise toute la représentativité qu’elle cherche à apporter à sa communauté.

C’est tout le combat qu’elle mène : que le cheveu texturé soit intégré dans l’apprentissage des coiffeurs, que les salons de coiffure classiques puissent accueillir tous types de cheveux sans discrimination, que la pharmacopée caribéenne soit reconnue pour ses richesses. « La Caraïbe regorge de 700 fois plus de variétés de plantes et de fleurs médicinales que la France hexagonale », rappelle-t-elle. Pourtant, ces trésors sont très peu mis en avant.

Ce combat pour que les valeurs de Kalia Nature perdurent, c’est aussi la raison pour laquelle elle a accepté l’entrée d’un fonds d’investissement. « Ma vision maintenant, c’est de me dire que même si demain je ne sais pas comment sera l’avenir, même si je ne suis pas derrière la marque, la marque perdure et les valeurs ne changent pas. » C’est une question de pérennité et de transmission.

Pour les marques qui arrivent sur le marché, son message est clair : il y a de la place pour tout le monde, mais il faut se professionnaliser. « Même si c’est de l’artisanat, mettez du professionnalisme derrière. Ne collez pas une étiquette de travers, montrez que vous êtes sérieux. » Il faut préparer un business plan, se projeter sur cinq ou six ans, même si ça change. Cela montre le sérieux de la démarche.

Tenir dix ans dans l’entrepreneuriat, c’est déjà une fierté en soi. Les trois premières années permettent de réaliser si le business est correct. Les cinq premières prouvent la viabilité du modèle. Mais c’est à partir de sept ans qu’arrivent les vraies difficultés : positionnement, cash, rentabilité. On parle beaucoup de chiffre d’affaires, mais on oublie de parler d’EBITDA ou de rentabilité. L’EBITDA, c’est le chiffre d’affaires moins les charges. Si les charges sont plus importantes que le chiffre d’affaires, l’entreprise n’est pas rentable. C’est là que surviennent les difficultés qui mènent certaines entreprises au redressement judiciaire.

Une Pionnière qui Inspire toute une Génération

L’histoire de Sandrine Sophie et de Kalia Nature dépasse largement le cadre d’une simple success story entrepreneuriale. C’est le récit d’une femme qui a su transformer une frustration personnelle en opportunité de marché, qui a persévéré malgré les refus bancaires, qui a continué à fabriquer pendant son cancer, qui a investi ses économies personnelles quand personne ne croyait en son projet.

C’est aussi l’histoire d’une transmission. Des recettes de sa grand-mère martiniquaise aux formulations scientifiques modernes, Sandrine a su créer un pont entre tradition et innovation. Elle a apporté la légitimité de l’expérience vécue dans un marché longtemps dominé par des acteurs qui ne connaissaient pas les besoins réels des cheveux texturés.

Son parcours illustre parfaitement les défis systémiques auxquels font face les entrepreneurs issus de la diversité en France. Les difficultés de financement, les préjugés, le manque de reconnaissance, tout cela aurait pu la décourager. Au contraire, chaque obstacle l’a renforcée dans sa détermination. Aujourd’hui, avec 19 salariés, 350 points de vente et une présence internationale croissante, Kalia Nature prouve qu’une autre voie est possible.

Mais le combat continue. L’éducation des professionnels, l’intégration du cheveu texturé dans les formations officielles, la valorisation de la pharmacopée caribéenne, la structuration du marché pour éviter les écueils financiers qui guettent les jeunes marques. Sandrine Sophie ne se contente pas de faire croître son entreprise, elle ouvre la voie pour toute une génération d’entrepreneurs.

Alors, vous qui travaillez dans l’industrie de la beauté, êtes-vous prêts à reconnaître la spécificité des cheveux texturés et à former vos équipes en conséquence ? Vous qui êtes coiffeurs, allez-vous saisir l’opportunité de ce marché en pleine expansion représentant 60% de la population mondiale ? Vous qui êtes porteurs de projet, avez-vous bien compris l’importance de la structuration, de la trésorerie et du professionnalisme dès le départ ? Partagez votre expérience et vos réflexions en commentaire !

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